SYNESTHESIE ART ET EXPERIENCE CHAMANIQUE questions de Pierre-Benoix Roux à Béatrice Bissara

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1. Traditionnellement, dans la culture amérindienne Sioux-Lakota, les rituels liés aux huttes sudation sont une manière de communiquer avec les esprits. Dans quelle démarche un artiste peut s’initier à ses rites ?

Oui en quelque sorte. Plus exactement la hutte de sudation qui fait partie d’un des principaux rites sacrés des Sioux est d’abord une très ancienne cérémonie de soins et de purification du mental, du corps et de l’esprit. Le principe même d’un rituel est de faire des ponts avec l’invisible, communiquer avec une force plus grande que soit et donc aussi les esprits bien sûr. Or ce que je comprend de mes expériences en général et celle-ci en particulier c’est qu’un chemin de « purification » permet progressivement de se décharger de charges émotionnelles, mentales, physiques liées à des évènements, des traumas, des mémoires plus anciennes, familiales comme collectives, des schémas de pensées limitantes liées à l’éducation, la culture environnante qui empêchent justement à l’être humain d’accéder à son plein potentiel. C’est en tout cas mon vécu. Concernant le deuxième point inclut dans la question, la démarche qu’entreprend l’artiste peut d’abord être considérée comme liée à l’humain avant d’être liée à l’art. L’art est en effet un langage universel et l’artiste à travers son art exprime sa vision, sa perception particulière et personnelle de la réalité en lien avec une sensibilité qui lui est propre. L’artiste est donc avant tout un être humain qui exprime dans son art sa relation particulière au monde. Mais chaque artiste en tant qu’être humain a une recherche qui lui est propre et personnelle en lien avec son histoire. En ce qui me concerne ma vie a été jalonnée par des expériences qui m’ont fait prendre conscience de l’existence d’un monde invisible. Enfant je percevais des énergies mais je n’avais ni les mots ni l’oreille autour de moi prête à écouter mes expériences et éventuellement me guider; pour autant très tôt c’est inscrit en moi le désir ardent de comprendre ce qui était derrière la matérialité du monde et le sentiment profond que l’essence de la vie n’était pas ce que je voyais mais au delà et qu’il me faudrait faire ce chemin de connaissance pour rencontrer la magie de la vie et la lumière profonde du monde. Plus tard jeune adulte j’ai commencé à faire des expériences beaucoup plus intenses de vision et de sorties de corps. Par ailleurs mes nombreux voyages dans des pays lointains et parfois dans des cultures encore imprégnées de rituels très forts comme chez les Dogons au Mali m’ont également permis de saisir à demi-mots la force de ces traditions comme ponts pour accéder au monde de l’invisible. D’une manière plus générale je suis familière des rituels, ils ont toujours fait parti de ma vie, j’en ai même fondamentalement besoin parce qu’ils me nourrissent. Ils me permettent de rentrer dans d’autres dimensions de l’espace-temps.

Si j’ai depuis toujours un respect profond des rituels soient qu’ils appartiennent à ma culture, soient à d’autres rencontrées au cours de mes voyages, mon regard a beaucoup évolué depuis 30 ans. Aujourd’hui je comprends et ressens avec tellement plus de force et de subtilité les mécanismes et dimensions profondes qui sous-tendent la ritualisation et leur action profonde en moi. Donc quand vous posez la question dans quelle démarche l’artiste peut s’initier à ces rites, je dirais plutôt que je suis artiste car j’ai besoin au quotidien de cette dimension métaphysique dans ma vie et de cette perpétuelle recherche qui consiste à cheminer entre le visible et l’invisible. Or l’art c’est cette quête de métamorphose permanente qui consiste à transformer la matière, opérer cette alchimie et faire naître en elle l’esprit.

Mes « oscillations intérieures » sont des oeuvres-installations synesthésiques qui sont des rituels en soit. Elles en portent les caractéristiques en étant impactantes et en contribuant à modifier la dimension spatio-temporelle du visiteur, aussi bien par la combinaison sensorielle qu’elles offrent, que leur durée suffisamment longue de 20 minutes, le mouvement répétitif, lancinant et multi-dimensionnel amplifié par les ombres portées ou même encore leur protocole d’expérimentation.


Mes livres-murmures le sont aussi, il faut s’en approcher pour qu’ils délivrent leur message.

Les Connected Dreambox le sont elles de leur côté à distance. Dans des boites fermées qui symbolisent la boite crânienne s’exerce un mouvement lumineux pulsatile qui se propage en nous et agit comme un rituel sans passer par notre cerveau mental et rationnel.

Effectivement la répétition et la rythmique associées à tout rituel, constituant même son fondement, opèrent une intégration du sens en profondeur; et c’est bien cela que je cherche dans mes oeuvres. Mes peintures bas-reliefs faits de matière gravée sont comme des peaux qui offrent la porosité et permettent le lien entre deux mondes, intérieur, extérieur, visible, invisible. Faire cette expérience de rite de hutte de sudation et de quête de vision c’est pour moi chercher à évoluer, se transformer, cheminer, approcher toujours plus son essence. De fait ma réflexion et pratique artistique ne cessent d’être transformées par chaque nouvelle expérience vécue. Pour parler brièvement de cette expérience , je rappellerais que la hutte de sudation est avant tout un rituel de purification par la chaleur avec pour objectif de clarifier la vision des participants. Parce que ce n’est pas toujours le cas, j’ai eu la chance avec les trois autres personnes qui constituaient notre groupe de construire la hutte de sudation avec le Chamane qui nous accompagnait pour ainsi vivre une pleine conscience physique et spirituelle de cette aventure.


Aplanir le sol qui accueillera la hutte, partir couper de jeunes saules et noisetiers au tronc solide mais suffisamment fin et long pour être ensuite plié, incurvé, disposer chaque tronc pour suivre un plan précis de construction, ficeler les parties entre elles de manière à solidifier la structure, réserver la porte Est comme entrée de la hutte, cercler le centre de la voûte pour les futures bourses d’intention et au sol aménager un trou pour les futures pierres chauffées appelées « grands-pères »; créer l’allée qui mène au feu sacré. Déterminer l’espace de la lune entre le soleil symbolisé par le feu et la hutte, ventre de la terre-mère. Recouvrir la structure d’une vingtaine de couvertures afin d’être dans le noir total à l’intérieur et que la chaleur ne se disperse pas.


La hutte achevée, restait à confectionner nos bourses d’intention dans des morceaux de tissus jaune blanc noir rouge dans lesquelles on a disposé un peu de tabac blanc. Les bourses nouées les unes aux autres par un cordage ont pu être disposées au centre du dôme de la hutte au-dessus de l’emplacement des grands pères.




Dans l’inipi qui signe en langue lakota « naitre encore » l’individu renait à une conscience nouvelle quant à son rôle et son destin. Le gardien du feu veille à ce que les pierres que nous avons soigneusement choisies chauffent pendant environ 1h30 avant de les amener brûlantes dans la hutte dans le trou aménagé au centre sur lesquelles on disperse des plantes qui vont se consumer et dégager leur pouvoir guérisseur. Les pierres rougeâtres ou grands-pères déposées une à une sont nommées au moment où elles sont déposées; elles acquièrent ainsi une identité, un pouvoir particulier; ensuite arrosées avec de l’eau, elles vont dégager une intense vapeur qui va revitaliser l’organisme et purifier l’être à tous ses niveaux. Le rituel est mené au son du tambour et des chants chamaniques dans une effervescence particulière.


Suite dans un prochain post...




















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