Les sculptures de Béatrice Bissara séduisent d’abord par leur beauté classique, leur sensualité équilibrée, la douceur harmonieuse de leurs formes. C’est que l’artiste, depuis son enfance passée dans les musées jusqu’à son passé d’experte en œuvres anciennes, aime et connaît l’œuvre des plus grands. De Canova à Rodin, de Michel Ange à Puget, c’est dans le génie de ces figures magistrales que l’artiste puise d’abord son inspiration et le désir de maîtriser la « logique beauté des formes », comme l’écrivait Octave Mirbeau*.
Passionnée par l’anatomie, et en particulier par celle du corps humain, elle est fascinée par l’ extraordinaire complexité de sa géométrie et de sa mécanique. Si la perfection de l’organisation du vivant, de l’univers à la plus petite molécule, la convainc d’un ordre métaphysique de l’univers, elle sait que l’art de la statuaire requiert une parfaite connaissance de la vérité du corps humain pour parvenir à en saisir le miracle des proportions et de l’équilibre. Elle y travaille donc ardemment, consciente de trouver dans ce savoir les moyens de libérer son savoir-faire.
Sensible à la sensibilité, elle aime le contact direct à la matière, celle des plâtres et terres dont elle sort d’abord ses modèles, avant de les emmener à la fonderie.
Reflet de la personnalité de sa créatrice, l’œuvre de Béatrice Bissara est une oeuvre exigeante, qui ne se laisse pas réduire à la pure séduction de la beauté formelle. D’emblée, derrière la posture et les courbes harmonieuses de ces jeunes filles, s’esquissent, se devinent, se pressent, une sensible humanité, une grâce vivante et vibrante transcendant celle de la matière. Car pour Béatrice Bissara, sculpter le corps, le visage d’une femme représente bien plus que formes et traits. Ils livrent une réalité émotionnelle tout autant que charnelle. Ils se font mouvement intérieur, expression d’un monde intime, tumultueux, passionnel et questionnant. Ils répondent à un appel métaphysique, par lequel, dit l’artiste « le corps n’est plus uniquement le reflet du monde sensible mais aussi, à qui veut le voir, celui du monde spirituel ».
Certaines œuvres inspirées de textes religieux, comme son interprétation du « Yetser Hara » (le « mauvais penchant », expriment sans nul doute la foi qui soutient et sous-tend tout le travail de Bissara. Mais dans le même temps, poursuivant une incessante quête de la beauté, son oeuvre, sensuelle et cérébrale, prend le tournant d’une liberté reconquise et assumée, d’une sérénité qui s’épanouit.
« L’art », disait Rodin, « est la plus sublime mission de l’homme ». En posant un regard « bienveillant » et fidèle sur ses modèles, Bissara remet cette mission au goût d’un jour nouveau. Elle nous transmet en douceur les clés pour que s’ouvre notre regard sur l’humaine altérité, sa vérité, sa beauté intrinsèque. Elle offre cette beauté comme un message d’espoir et, au-delà, de salut.
Fondamentalement esthète, Béatrice Bissara est convaincue que le beau hisse l’humanité vers les hauteurs, qu’il est à la fois une école d’exigence, d’humilité, de patience, de méditation. Car le beau, dit-elle, ne se laisse pas si facilement atteindre, ne se galvaude pas et se construit.
Parce qu’il parle de ce mystère de la beauté dans son universelle reconnaissance, l’art de Bissara est atemporel, tissant des liens invisibles mais sensibles avec toutes les féminités du monde, tous les âges d’or de l’Histoire de l’Art, toutes les nourritures spirituelles.
Des artistes, Flammarion, 1922-1924, Paris, tome I
Marie Deparis